Rambo Snack, comptoir du foot de l’ile Maurice

Passez la balle !

Cette Coupe du monde de foot 2018 réserve bien des surprises. Comme pour les matchs, les conversations les plus passionnantes sur le tournoi sont là où on les attend le moins. Après les poncifs entre collègues et blagues habituelles entre copains, j’ai eu l’occasion de m’aérer l’esprit footballistique avec Vinoola, la cuisinière potelée d’une gargote où je vais déjeuner en semaine.

Ce billet a été publié par fanuet.mondoblog.org

[Toutes les conversations relatées dans ce billet se sont tenues en créole mauricien. Mais pour éviter des interminables notes de bas de page, je les ai toutes traduites en français, en y ajoutant quelques-uns de nos mauricianismes pour garder la touche locale].

Comme souvent, ce mercredi 4 juillet, je vais à quelques pas de mon bureau pour déjeuner. Il n’y a pas grand-chose à Cassis, mais je connais deux endroits qui servent d’excellents caris mauriciens. Je m’arrête à ma première gargote favorite, Ménagerie Snack, mais Anita n’a pas de riz aujourd’hui et ses rotis froids ne me donnent pas envie. Alors je continue jusqu’à ma seconde gargote préférée, juste à côté : Rambo Snack.

Vinoola devant sa gargote, Rambo Snack

C’est ici que je mange les meilleurs halims. Tous les jours, Vinoola et son mari Roshan changent le menu. C’est toujours des « manze lakaz »[1] huilés, épicés et pimentés – exactement comme je les aime.

Aujourd’hui, quand je rentre dans ce minuscule couloir de 6 m2 qui sert de salle à manger, la cuisinière est en train de discuter sur la route. Un monsieur assis près de la porte lui marmonne « il y a un client ». Je m’assois sur un tabouret en formica rouge en faisant semblant d’hésiter entre les deux plats du jour mentionnés sur l’ardoise Coca-Cola à l’entrée. Vindaye ourite ou Gésier de poulet ?

À la radio branchée sur Radio Plus, après le flash info en créole, l’émission First Love First Word débute avec la chanson Koi Mil Gaya du film bollywoodien Kuch Kuch Hota Hai. Ces voix stridentes de chanteuses indiennes facilitent toujours le transit. Vinoola arrive enfin, navrée de m’avoir fait patienter. « Sorry, je faisais un brin de causette et je vous ai oublié ». Je souris et avant même que je lui passe ma commande, elle vérifie : « vindaye ourite ? » Mon sourire s’élargit en signe d’approbation. J’adore avoir mes habitudes dans ce genre d’endroits.

Les coudes posés sur la table de 50 cm de large, j’attends mon plat en regardant le vide par la fenêtre sans vitre. Mes pensées sont interrompues quand un homme, souillé de taches de peinture et muni d’un riflard, apparaît avec entrain. Il harangue l’homme assis près de la porte : « Alors, tu as regardé le foot hier ? » Vinoola tourne la tête et s’apprête à répondre avant de réaliser que la question ne lui était pas adressée. « Je suis allé dormir avant les prolongations, ta, répond l’autre. C’est emmerdant, les Anglais auraient pu gagner pendant les 90 minutes. » Les deux analysent ce Colombie-Angleterre avec des banalités qui feraient passer les gars de BFM Sport pour des experts. Par les regards que jette Vinoola par-dessus son épaule en direction des hommes, je sens qu’elle a envie d’intervenir.

Alors qu’elle fait les deux pas suffisants entre sa gazinière et la salle à manger pour me tendre mon assiette fumante qui sent bon la graine de moutarde, la maîtresse de maison s’impose dans la conversation avec sa voix de soprano qui traîne sur chaque mot. « J’avais dit à mon mari de parier sur les tirs au but. Mais non. Il était trop confiant que son équipe allait gagner 2-0 après 90 minutes. » Vinoola nous raconte que Roshan aussi s’est endormi avant la fin du match et ce matin, il était agacé d’avoir raté le direct. « Et là, personne ne l’a encore taquiné sur le fait que Henderson a manqué un tir au but ! », s’amuse-t-elle. Car tous les habitués de Rambo Snack ont déjà remarqué le blason de Liverpool FC sur un autre panneau affichant tous les plats servis à la gargote.

Tous les plats servis à Rambo Snack. Appétissant, non ?

J’écoute ces trois passionnés de foot qui énumèrent les fautes non sifflées pendant le match de la veille et, forcément, ça parle de la VAR, l’aide vidéo à l’arbitrage. Les hommes sont contre, mais Vinoola insiste qu’on aurait dû l’avoir instaurée depuis longtemps. « Hey, d’ailleurs, vous avez vu qu’il y a des drones maintenant ? », demande le peintre en dévoilant fièrement son sourire sans dent. « Mais quel drone ? Tu n’as pas vu que c’est tenu par des câbles !? », s’impatiente Vinoola. Elle tourne la tête vers moi avec air dépassé : « Je suis incollable au foot. J’ai toujours aimé ça. Je comprends mieux le foot que mon grand frère. Quand j’étais petite, je suivais le championnat local et mon papa m’emmenait voir les matchs au stade. »

Et puisqu’elle est lancée, Vinoola évoque le Japon-Belgique de lundi soir. « Le plus beau match de la Coupe du monde », m’assure-t-elle avant de livrer son analyse : Lukaku a eu une baisse de forme, Hazard raye[2] trop, Courtois s’est ressaisi dans les dernières minutes, Honda sera probablement à nouveau convoité par un club européen. « J’ai été mari[3] impressionnée par les deux équipes. La Belgique méritait, mais j’étais triste pour les Japonais ». Tout au long de son récit, Vinoola vérifie les statistiques sur un application foot de son iPhone 8. Elle enchaîne les mots avec la même lenteur. Mais je reste absorbé par sa démonstration. Elle utilise des mots simples et arrive parfois naïvement à des déductions qui démontrent une compréhension passionnée du football.

Délaissant les deux autres clients, elle m’énumère tous les matchs pour lesquels elle avait fait le bon pronostic. Elle aurait même conseillé Gilbert Bayaram, une ancienne gloire du foot mauricien et habitué de Rambo Snack. « Il est fan de l’équipe de France, mais pensait qu’elle allait être éliminée contre l’Argentine. Je lui avais pourtant assuré qu’elle allait passer. Lundi il est venu pour me dire que ma bouche est bénie[4]. Vous voyez ? » Je vois tellement que je me permets la question facile pour tester les prédictions de Vinoola : qui va gagner la Coupe du monde 2018 ? « Mais vous ne voyez pas la magouille de ce tournoi ? C’est la Russie qui va gagner. Comment ils peuvent battre l’Espagne ? C’est Poutine qui fait pression. » Elle me fait penser à Rajiv.

Bon, je laisse le pragmatisme complotiste sur la touche et demande à Vinoola quelle équipe elle soutient. « Moi… ? elle met quatre longues secondes de suspense avant de me répondre. Je suis pour Maurice ». Et bien, si on veut les voir gagner de notre vivant, il faudra de sacrées magouilles de notre Premier ministre, Pravind Jugnauth.

[1] Des plats comme à la maison.
[2] À Maurice, on dit « rayer » pour « dribbler ».
[3] On utilise le mot « mari » comme adverbe signifiant « extrêmement ».
[4] Traduction littérale de l’expression créole « labous beni ». À Maurice, quelqu’un a une bouche bénie quand ses prophéties se réalisent.