Quand la joie des Bleus fait réagir les Africains

Passez la balle !

Ambiance féérique au sein des Bleus ce samedi 30 juin 2018 en Russie. Après la victoire (4-3) face à l’Argentine en 8e de finale de la Coupe du monde, au stade Arena Kazan, il s’est passé quelque chose d’extraordinaire. Les joueurs se sont livrés à quelques séances d’ambiances au rythme des musiques africaines dans le bus qui les ramenait à l’hôtel. La surprise ici ne vient pas des joueurs eux-mêmes, mais des Africains qui en ont fait leurs choux gras.

Ce billet a initialement été publié sur matango.mondoblog.org

Cette vidéo d’ambiance aux rythmes des musiques africaines a soulevé des tollés chez beaucoup d’Africains. Les opinions aussi diverses que variées se succèdent sur la Toile. Elles mettent en exergue la pensée des uns et des autres fondés pour certains sur des préjugés. Les Africains avaient besoin d’un prétexte pour dire ce qu’ils pensent de l’équipe nationale française. L’occasion faisant le larron, ils se sont lâchés pour « vider leur sac ». Tout est dit sur les footballeurs, les sportifs en général, qui ont choisi d’autres cieux pour exprimer leurs talents. Ils sont vilipendés. Ils sont vivement critiqués pour avoir choisi de se mettre au service de la France, l’ancien colonisateur.

Dans les lignes qui suivent, voici une liste de clichés piqués ça et là sur les réseaux sociaux et dans les lieux publics. Mais avant, un petit tour sur la vidéo pour vivre l’ambiance en quelques mots.

Grosse ambiance dans le bus

Tout commence dans les vestiaires. Malheureusement, en dehors de ce qu’on pourrait imaginer comme ambiance dans ces lieux après une aussi belle victoire, aucune image n’est disponible, sauf cette selfie de Lucas Hermandez se félicitant d’une mission bien remplie :

Ce qui fait le buzz depuis la fin du match, c’est une autre selfie vidéo qui circule sur la Toile. Les Bleus sont dans le bus qui les ramène dans leur camp à Istra. On les observe en liesse en train de mimer les titres les plus populaires en Afrique. Ils s’illustrent habillement dans un rythme endiablé de N’dombolo. C’est Pokba, Ngolo Kanté et autres qu’on voit se défouler avec d’autres titres célèbres comme Séka Séka de DJ Maréshall et Sentiment Moko de DJ Caloudji. Même la Sagacité du très célèbre artiste Douk Saga n’a pas échappé au playlist.

Voici une vidéo de l’ambiance comme si vous y étiez :

De l’aéroport vers l’hôtel, on a observé une autre ambiance menée par une foule de fans qui attendait dans le hall de Hilton Garden Inn Moscow New Riga. La chaleureuse accueil scandée par des salves d’applaudissements des fans n’a pas laissé les Bleus indifférents. Visiblement déjà fatigués par des séances de chants très mouvementés, leur sourire suffisait à témoigner l’appréciation de l’accueil.

Jusque-là, on était loin d’imaginer que ces ambiances, dans une équipe des Bleus, largement diffusées sur les réseaux sociaux, pourraient susciter de quelconques polémiques.

Quelques clichés collés aux Bleus noirs par les Africains

1. La domination des Bleus noirs

Les premières réactions des Africains sur cette vidéo sont unanimes sur la domination, pas seulement numérique, mais surtout psychologique des Noirs chez les Bleus. Ce sont les tenants de la thèse sur la loi du grand nombre. Ils s’opposent cette autre thèse qui postule que : « Les immigrés ou leurs descendants qui vivent en Occident, finissent par perdre leur culture à travers un processus d’intégration et de socialisation ». Le revers de cette intégration est malheureusement l’assimilation.

Cette vidéo donne l’occasion de confirmer l’hypothèse de la loi statistique du plus grand nombre qui réfute celle de l’intégration dans un environnement dominé par les étrangers majoritaires. Le nombre croissant d’immigrés dans l’équipe nationale de France imposera un changement d’habitus. Au finish, ce sont les Bleus blancs, minoritaires, qui vont finir par s’intégrer à la culture nègre importée au sein de l’équipe nationale française par les Bleus noirs. C’est comme un effet de boomerang. Que peuvent bien faire Griezman et ses compatriotes Français devant une horde de Noirs qui impose son rythme d’ambiance ?

2. Un total climat de méfiance

Il y en a qui se posent toujours la question de savoir pourquoi les joueurs ont-ils subitement décidé, pour cette Coupe du monde 2018, de se lâcher publiquement ? C’est la première fois, apparemment, que le public a droit à de telles scènes de liesse au sein des Bleus.

Si aucune information ne filtre sur l’existence d’une telle ambiance lors des compétitions antérieures, il y a de forts risques, pour René Ngono, enseignant à la retraite à Douala, de souscrire à l’hypothèse de l’autocensure. Comment une équipe française, avec une majorité écrasante d’Africains et d’Antillais, vivait-elle avant ? Est-ce seulement une autocensure ? René Ngono imagine bien que les Noirs étaient auparavant victimes de la culture des Gaulois :

Ils sont comme enfermés dans une sorte de caste ou de secte. Ce qui est certain, l’ambiance dans une équipe existe toujours après une victoire. Soit cette ambiance était rythmée par des sonorité africaine ou ne l’était pas. Mais le simple fait de ne pas les rendre public, témoigne de ce qu’il existait un climat de méfiance autour des Bleus noirs. Cela les empêchait de s’exprimer culturellement parlant.

3. Une stigmatisation vite oubliée

Le journaliste Français de Martinique Première, Serge Bile, d’origine ivoirienne, ne dit pas le contraire. Pour lui, les Noirs en sélection au sein de l’équipe nationale française de football manifestaient rarement de manière spontanée et en public leur joie aux sonorités nègres. C’est comme s’ils avaient eu peur d’exprimer leur différence collectivement :

Ils se coulaient généralement dans le moule, assignés à une relative discrétion en raison sans doute des attaques violentes dont ils étaient la cible de la part de ceux qui dénonçaient le trop plein de Noirs en équipe de France, qu’il s’agisse de politiciens comme Jean-Marie Le Pen et Georges Frêche ou d’un philosophe comme Alain Finkielkraut.

René Ngono conclut ses propos par une note positive :

Il ne faut pas simplifier cette ambiance. Elle est le symbole d’une rupture, voire d’une révolution des habitudes à la française qui caractérisaient l’équipe de France. C’est vraisemblablement une page de l’histoire qu’on vient de tourner

4. « La vidéo d’une bande d’hypocrites »

L’opinion populaire en Afrique considère les Bleus noirs comme des « enfants gâtés ». Étant fils d’immigrés, évoluant dans les club prestiges, ils ont fait le choix du luxe en optant pour l’équipe des Bleus. Ils sont considérés comme ceux qui ont déjà perdus leurs racines. En d’autres termes, lorsqu’on est né en France comme Kylian Mbappe, physiquement loin de l’Afrique, et qu’on y a passé toute son enfance, il devient pratiquement impossible de conserver les bribes de sa culture malgré la couleur de sa peau.

Les sportifs africains qui choisissent la France ou d’autres pays en Europe ont perdus leur identité d’origine. Ils n’ont aucun lien avec leur pays d’origine, qu’ils n’ont même jamais visité pour la plupart. Pour Junior Zogo, ancien Commissaire de police et vivant en exil,

Cette vidéo est faite pour narguer les Africains. Pourquoi ne pouvaient-ils pas mettre des sonorités françaises pour montrer leur amour pour la France qu’ils ont choisi de servir ? Des hypocrites qui croient aimer l’Afrique. Je vois leur sale jeu. Et ce n’est pas drôle du tout.

5. « Les petits complexés »

Cette vidéo témoigne-t-elle d’un amour débordant des Bleus noirs pour l’Afrique ? En tous les cas, le journaliste Xavier Messe estime que les sportifs qui vivent dans un confort douillet ont un devoir de solidarité envers un pays qui a besoin des talents de tous ses fils. Malgré la liberté qu’ils ont de choisir le pays qu’ils vont servir, le simple refus de servir son pays d’origine est considéré comme un complexe, une frustration. Le journaliste camerounais qualifie ce type de joueurs, parlant du jeune Kylian Mbappe, de « petits complexées » :

Les gens sont libres de faire leur choix, nous devons les respecter. Parallèlement à son refus d’être Camerounais, des millions d’autres humains sont très fiers d’être Camerounais. Ceux qui renient leurs origines pour des cieux bien bleus ne sont rien d’autres que de petits complexés dont nous pouvons nous passer allègrement. Mbappé en fait partie malheureusement.

Jacques Homssi, opérateur économique vivant à Douala, va même plus loin. Pour lui, la sortie des équipes africaines dès le premier tour de cette Coupe du monde 2018 doit les être imputée. Cette défaite collective prouve que l’Afrique perd ses talents au profit des pays riches.

6. « L’Afrique tue les talents »

Ici, les critiques sont plutôt dirigées vers ceux qui osent condamner les fils d’immigrés en les vouant aux gémonies. Pour eux, les talents ne peuvent évoluer que dans un milieu adapté aux meilleurs conditions de travail. Les résultats en dépendent. La plupart de joueurs, fils d’immigrés, qui évoluent en Europe travaillent dans un environnement qui répond aux normes de qualité. Ce qui n’est pas le cas des pays africains. Hamed Moukaïla, un fonctionnaire du ministère du sport et de l’éducation physique, avoue que :

La plupart des infrastructures dédiées à la formation des jeunes pour qu’ils expriment leurs talents sont dans un état vétuste si elles existent. La gestion financière des activités sportives manque toujours de rigueur. Si nous ne faisons rien pour eux ici, comment allons-nous les retenir ? Nous ne savons pas gérer les génies. En Afrique, on tue les talents.

Le reproche fait aux joueurs noirs en équipe de France est celui de refuser de venir sortir leur pays de l’ornière.

7. L’humanitaire pour se racheter ?

Alexis Ngos, informaticien, estime que « curieusement, ces joueurs ont tendance à venir en Afrique jouer au Père Noël. L’humanitaire n’est pas une preuve d’amour pour l’Afrique ». Cette tendance à faire de l’humanitaire en Afrique est bel et bien une preuve que les immigrés reconnaissent la nécessité de rendre service aux siens. Mais, est-ce suffisant pour leur donner un chèque en blanc ? Même les Blancs viennent faire de l’humanité en Afrique.

Revenir jouer en Afrique dans l’équipe nationale de son pays d’origine, c’est se surpasser. Beaucoup ne voulant pas faire cet effort, se rachète donc en faisant de l’humanitaire.

8. Les Français sont-ils reconnaissants ?

D’autres opinions se préoccupent plutôt du sort réservé à ces joueurs par la France et les Français. Pour elles, les immigrés ou fils d’immigrés ne doivent pas seulement se contenter de gros salaire. Ils doivent imposer le respect et la dignité qu’ils méritent pour service bien rendu. Pour Bernard Lakouzi, Banquier Canadien d’origine camerounaise,

Dans la gloire, les Français blancs sont prêts à embrasser les immigrés. La preuve, il n’y a qu’à observer leurs réactions à la moindre défaite des Bleus. Cette défaite, ils l’attribueront aux Noirs, aux Nègres. La France ne veut pas d’immigrés qui ne leur servent à rien.

Pour ce banquier, cette vidéo montrant la joie des joueurs noirs n’est que la face cachée de l’iceberg. Au fond, sont-ils satisfaits de ce que les Français pensent d’eux ? Emilie Payong, commerçante à Yaoundé et fan de foot, soutient aussi cette opinion et évoque le cas des médias français pour justifier son assertion :

Il n’y a qu’à suivre les médias français qui se gargarisent de la victoire des sportifs immigrés ou fils d’immigrés. Ils ont l’habitude de crier dans nos oreilles : « Les Français sont champions du monde ! ». En cas de défaite, ces mêmes médias les vouent aux gémonies avec des clichés négatifs : « Ces joueurs d’origine africaines… » et bla bla… Bref, ce ne sont plus des « Français », ce sont des « immigrés d’origine… ». D’ailleurs, si ça ne dépendait que de moi, je souhaite que la France n’aille pas loin dans cette coupe du monde au risque de nous polluer avec des louanges à n’en plus finir par ces médias.

9. La France, au-delà des préjugés

Pour conclure, le journaliste Serge Bile nous amène à considérer cette vidéo comme une sorte de révolution dans la mentalité des Bleus. Ils ont pris l’initiative d’oser et de faire tomber les tabous au sein de l’équipe de France. L’enseignement à tirer ici c’est qu’il ne faut pas avoir peur d’assumer son destin quoi qu’on dise. Les Bleus noirs ont oser briser les barrières. Ils ont ouvert une autre page d’histoire du football français  et c’est tant mieux :

En fait, ces joueurs nous ont montré qu’il n’y a pas qu’une façon de faire bouger les lignes dans ce pays, celle qui consisterait uniquement à espérer et attendre nerveusement que les mentalités changent. Non !! Ces jeunes nous ont rappelé qu’on peut aussi ouvrir une fenêtre dans la tête de l’autre, dès lors qu’on n’a ni peur ni honte d’assumer d’où l’on vient et ce qu’on est, en conquérant sa part avec ses contreparties, un peu comme le musicien qui apporte sa petite touche, sa petite note personnelle, au jeu et à la musique finale de l’orchestre.

Pour le reste, les commentaires ne valent que ce qu’ils sont.

Peut-on se limiter à la vidéo pour juger ?

Le sentiment anti-français peut largement expliquer ces jugements hâtifs. Ce sentiment suffit pour se rendre compte que les Africains n’ont pas encore digéré ce paternalisme qu’ils imputent à la France dans la gestion de leur pays. L’ostracisme des Africains (certains) est observé chez tous ceux qu’ils jugent comme un suppôts de la France. Du coup, les Bleus noirs se retrouvent entrain de subir des griefs pour le simple fait de servir le « colon ».

Peut-on alors se limiter aux clichés pour émettre un jugement sérieux ? Peut-on se limiter à une vidéo éphémère de quelques petites secondes et livrer les immigrés à la vindicte populaire ? Tout avis sur une communauté ou un individu ne peut avoir du sens que s’il est fondé sur des preuves matériel et concrètes et non sur des morceaux ou des bribes de vie. Autrement dit, les préjugés ne se nourrissent que des rumeurs. Il faut donc faire attention au préjugé. Il est plus émotif que rationnel.

Voici un bonus vidéo de la fiesta.

Allez les Bleus !

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Yves Tchakounte
Camerounais, doctorant en sociologue, acteur associatif des droits de l'Homme, l'Humanitaire est ma principale activité. L'économique, le politique, le philosophique, le sociologique, bref, l'actualité du monde et de l'Afrique sont mes champs de réflexion.