Mondial 2026 : ce que je retiens du vote pour désigner le pays hôte

Passez la balle !

Mercredi à Moscou, le Maroc a été débouté pour la cinquième fois dans sa tentative d’organiser la grande messe du sport roi : la coupe du monde. Quatre fois candidat malheureux à l’organisation (en 1994, 1998, 2006, et 2010), le royaume espérait devenir en 2026 le deuxième pays du continent, après l’Afrique du Sud, à accueillir l’événement. Mais le monde du sport  – ou plutôt celui de la politique – en a décidé autrement.

Ce billet a initialement été publié sur emilebela.mondoblog.org.

Les 203 fédérations membres de la FIFA ont désigné l’Amérique du Nord, à savoir le trio Canada-Mexique-Etats-Unis. Le dossier surnommé « United 2026 » était effectivement assez solide (peu étonnant vu le poids de ses porteurs), mais je souhaite insister sur deux faits majeurs qui retiennent mon attention et qui entachent quelque peu le résultat de ce vote.

Sur le terrain de la crédibilité de la FIFA

La FIFA a joué une grande partie de sa crédibilité dans ce vote dont on parlera encore longtemps.
On se souvient du très controversé Sepp Blatter, ex président de la FIFA, mis à l’écart par le comité d’éthique pour des faits de corruption… Son remplacement par Gianni Infantino en février 2016 avait suscité beaucoup d’espoir : ce dernier avait d’ailleurs affiché la volonté de redorer le blason terni de la plus haute instance du football.

Mais le vote des 203 fédérations membres de la FIFA vient de casser cette idée de renouveau. Les espoirs de changement ont pris un sérieux coup de massue, et ce pour deux raisons :

  • Premièrement, on sait dans quelles conditions Gianni Infantino est devenu le nouveau président de la Fifa. Sa candidature a bénéficié du soutien des trois pays du « United 2026 », qui avaient déjà des ambitions pour 2026. Le résultat du vote pour 2026 est-il donc une manière pour Gianni de leur faire la passe décisive pour la victoire ? On peut penser que oui.
  • Deuxièmement, il est connu que la FIFA a fait preuve d’intransigeance à chaque fois qu’il y a eu une ingérence ou tentative d’ingérence politique dans les affaires du football (fut-ce pour régler un conflit au sein d’une sélection nationale). Pourquoi donc avoir fait preuve de mutisme sur l’ingérence flagrante des États-Unis vis à vis de leur candidature pour 2026 ?

Pour rappel, fin avril, le président  Donald Trump  avait menacé à travers un tweet, les pays recevant de l’aide américaine, de voir cette assistance remise en cause en cas de vote contre les Etats-Unis. Approche mesquine, mais on commence à bien connaitre Donald Trump et l’homme était dans son élément. La Fifa s’est bien gardée de condamner cette entrée en campagne, alors qu’elle a politisé un dossier qui aurait du rester uniquement sportif…

Le silence complice de la FIFA a certainement contribué à donner du poids à ces menaces qui ont fini par payer. Pour voir si elles ont fait effet, il suffit de regarder dans la liste des pays qui ont voté contre le Maroc et pour le trio « United 2026 » quels sont les pays qui ont des liens avec les Etats-Unis !

Cela pose plusieurs questions :

  • Quelles sont les limites de l’indépendance (présumée ou avérée) de la FIFA ?
  • Faut-il encore une fois ouvrir le sempiternel débat du « deux poids deux mesures » dans le traitement de l’Afrique face au reste du monde par les instances internationales ?
  • Ou alors, n’est-ce pas le niveau d’intégrité de ceux qui enseignent les cours de lutte contre la corruption à l’Afrique qui est sujette à caution ?

On peut spéculer pendant longtemps… à un moment donné, il faudra bien trouver réponse à ces questions.

Vous avez dit unité africaine ?

Le deuxième fait qui retient mon attention c’est que pas moins de onze pays africains ont voté contre le Maroc : le Bénin, le Bostwana, le Cap Vert, la Sierra Leone, le Lesotho, la Guinée Conakry, la Namibie, le Zimbabwe, le Mozambique, le Liberia et l’Afrique du Sud (qui a pourtant vu tout un continent derrière elle lors de « son mondial » en 2010. On se souvient de la fameuse chanson interprétée par Shakira « This time for Africa »).

Si le dossier marocain a pu bénéficier du soutien de grands pays du football aussi bien en Asie, qu’en Europe et qu’en Amérique Latine c’est qu’il était assez solide,et qu’il possédait certains atouts. Le Maroc a en effet été soutenu par des pays comme la France, la Belgique, les Pays-Bas, la Serbie, l’Albanie, le Kazakhstan, la Slovaquie, l’Italie, la Chine, le Brésil, la Palestine, la Corée du Nord, Oman, le Qatar, Taïwan, la Syrie, le Luxembourg, la Turquie et la Bélarus.

Mais comment comprendre le non soutien des Africains au Maroc ? Une fois de plus, l’Afrique a démontré aux yeux du monde entier qu’elle n’a jamais été unie. Il faudra encore du temps pour que le continent comprenne que sa force réside dans son unité. Mais le continent africain en a-t-il seulement le temps ?

« L’unité africaine reste encore loin de la réalité »

Si l’on respecte le principe démocratique, chaque partie doit pouvoir choisir librement, selon ses intérêts, et sans influence extérieure lorsqu’elle vote. Et, quand l’enjeu dépasse l’intérêt personnel pour s’étendre à un plus grand nombre, le bon sens voudrait que prime l’intérêt commun.

De ce point de vue, le cas de la Guinée pose question : pourtant réputée proche du Maroc, elle a voté pour la candidature nord-américaine. Devant le tollé, le président de la Fédération guinéenne de football s’est empressé de se trouver une excuse. Évoquant une « erreur technique », il s’appuie sur cette justification pour rappeler qu’il était lui-même ambassadeur de la candidature du Maroc. Mais ces explications ne convainquent personne… Comment interpréter cela ? Est-ce une fuite de responsabilité ou une dénonciation de fraude ? Peut-être vaut-il mieux ne pas chercher à répondre.

Dans tous les cas, ce choix des africains contre l’Afrique montre que l’unité africaine reste encore loin de la réalité. Ce mondial n’était pas celui du Maroc, mais de l’Afrique ! C’est l’organisation réussie de ce type d’événements qui contribuera à changer l’image négative qu’une partie des occidentaux peuvent avoir du continent.

L’Afrique, ce n’est pas que les singes, les maladies, les guerres, la famine, la pauvreté. L’Afrique c’est d’abord un peuple, des hommes et des femmes fiers de leur passé, déterminés à construire leur avenir et celui de leur enfants, brique par brique, dans la dignité et l’honneur. L’Afrique, c’est aussi des ingénieurs, chercheurs, footballeurs qui une fois « là-bas », mis dans certaines conditions, font la fierté de l’Occident. Ce que l’Afrique cherche à créer, ce sont justement ces conditions. Le processus est lent, certes, mais il y a du progrès grâce à la volonté de ceux qui sont à la tâche. C’est cette volonté et ce courage que le Maroc voulait incarner. Ça ne sera pas pour cette fois-ci, malheureusement. Mais le Maroc a su montrer, années après années, qu’il était guidé par la volonté et le courage ; il peut donc encore attendre car il sait qu’il y arrivera.

En attendant, les pays du continent qui auront contribué par naïveté à saboter ce projet pourront savourer leur victoire sans goût… Une chose est sûre, les naïfs sont des escrocs qui ne méritent qu’une seule chose : le mépris.

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Emile Bela
Jeune Ivoirien. Passionné des Relations Internationales. Auteur. Consultant en Développement International. Activiste social. Titulaire d’une Maîtrise en Anglais, option Études Américaines et d’un Master en Éthique et Gouvernance, option Éthique Economique et Développement Durable obtenus respectivement à l'Université Félix Houphouët Boigny d'Abidjan et à l'École des Sciences Morales et Politiques d’Afrique de l’Ouest. Alumni du programme des Nations Unies pour les Meilleurs Jeunes Leaders. Emile a travaillé avec différentes organisations internationales de développement en Côte d’Ivoire et dans d’autres pays de la sous région Ouest Africaine.
Emile Bela

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